Les gens pensent que je suis fou. Je ne suis qu'un simple marchant de poupées. Me présenter serait plutôt difficile : je vis dans l'ombre de puis tellement d'années que j'en ai oublié mon nom. Je suis grand, je crois. Ma dernière escapade vers un miroir remonte à au moins une demi-douzaine de mois. Comprenez : je ne suis pas le genre d'homme qui aime avoir quelqu'un de détestable en face de lui. J'étais marié, il y a des années. Mais son visage s'efface de jours en jours. La vie efface tout, le temps passe, la douleur reste, lancinante, comme un simulacre de vécu. L'apparence de ces poupées s'en ressent. J'ai peints ma douleur sur chaque visage de porcelaine, leur ai fait perdre leur air impassible en les torturant comme étaient torturées mes entrailles. Tout ça pour une fraction de seconde. Une fraction de seconde durant laquelle , sur ces visages figés, apparaissaient Son visage. Son regard apeuré mais déterminé, regardant le béton 30 mètres plus bas. Je pouvais presque l'apercevoir debout sur le rebord de la fenêtre. Elle tournait la tête vers moi par moment, sans me voir : il faisait bien trop noir pour ça. Je la vois encore se laisser tomber, emportée trop vite par le poids d'une vie devenue trop lourde à porter. Je me vois encore ne rien fait d'autre que de la regarder une dernière fois, retourner me coucher, en me disant que ce n'était qu'un mauvais rêve. Je ne me suis jamais réveillé de ce cauchemar. La vie toute entière en est un. Je vis dans ces visages, encore et encore, c'est mon seul oxygène, la culpabilité. Les gens pensent que je suis fou. Et maintenant, vous aussi.